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À la découverte des villes-monde
À la découverte des villes-monde

La ville-monde ou rien

Par Mathieu Champalaune, Erwan Floch'lay et Nicolas Thévenin de la revue Répliques.

Les mégalopoles tentaculaires régissent la vie de milliards de personnes et définissent notre époque. À l’heure de la mondialisation des échanges et des flux, l’interconnexion règne. Jia Zhang-ke nous avait prévenus. Tout est affaire de cartographie globalisée que le cinéma tente de rendre lisible, les villes-monde semblant constituer à plus grande échelle, du fait de leur extension infinie, un monde de villes. On se plaît néanmoins à s’y perdre pour y découvrir différents visages, comme ceux du personnage décliné par Denis Lavant en de multiples occurrences dans Holy Motors de Leos Carax.

La ville d’aujourd’hui est le point de rencontre entre le passé et le futur. En leur temps, Metropolis ou Playtime appréhendaient la ville de l’avenir, mais serait-elle celle de notre présent ? L’élégante mélancolie urbaine de Wong Kar-wai se frotte à la vision dystopique brutale des Fils de l’homme ou de District 9, qui expriment les inquiétudes universelles d’un monde en mutation et révèlent la ville comme réceptacle du mélange des espoirs et des craintes de notre période. D’un Berlin coupé en deux et filmé par Wim Wenders à un New York séparé en quatre chez Frederick Wiseman ou les frères Safdie, la ville témoigne sous d’autres latitudes d’une réalité à la fois fragmentée et en mouvement constant, se reconfigurant en permanence. Un monde disparaît (Derniers jours à Shibati) et un autre territoire surgit (Les Étendues imaginaires). Les traces entretiennent une mémoire secrète d’une Histoire bouleversée.

La ville, tour à tour vivante, labyrinthique, aliénante ou ludique reste le décor de nos vies, avec lequel nous entretenons un rapport sensible, à l’image des films de Mikhael Hers ou des déambulations référencées de Dans Paris comme contrepoint à la dépression qui gagne l’espace domestique. Elle recèle de grands mystères et des dérivations sublimes ou cauchemardesques, comme dans Mulholland Drive ou Under The Silver Lake, deux films en forme de condensés de cinéphilie à proximité de l’usine à rêves, Hollywood. La ville n’est peut-être pas toujours ce que l’on croit et gagne parfois à être réenchantée, gagnée par le conte ou le genre, depuis Le Pont du Nord jusqu’à Sao Paulo (Les Bonnes manières). Mais elle est aussi le lieu du défoulement de toutes les passions et pulsions, de fait une étendue propice à l’inquiétude, au suspense, aux atmosphères inconfortables, poisseuses ou fiévreuses. The Chaser et Le Caire confidentiel touchent ainsi aux affres de la coexistence des êtres et de leurs manigances. Le registre du polar dans lequel ils s’inscrivent est familier de Johnnie To, qui se plaît parfois à en détourner les situations convenues pour faire de Hong Kong un immense terrain de jeux gagné par une affolante modernisation, où tout ce qui se déroule n’est plus qu’illusion (Accident).

La ville est ainsi le lieu de tous les fantasmes et projections, que les vitres des immenses buildings cachent ou dévoilent, comme un théâtre d’aspirations amoureuses ( La La Land, Burning) et un réservoir de vies et de récits, à l’instar de Her ou Lost in Translation, dont les intrigues prennent corps dans des villes fascinantes et composites pour interroger la virtualité de relations ténues. Les existences se multiplient et s’agglomèrent, le temps se déploie et s’intensifie, tout comme les architectures, les économies, les transactions, les hiérarchies, les circulations... À l’orée de notre nouveau millénaire, Yi Yi d'Edward Yang en faisait un portrait somme dans un Taipei permettant de réinventer la notion même d’histoire.

Errer dans des villes-monde, se laisser dériver au gré des manières dont le cinéma a pu se saisir de leur géographie, leurs lumières, leurs couleurs et leurs ambiances avec son expressivité propre permettra au spectateur, de rue en rue, de salle en salle, de dessiner son cheminement urbain, mondialisé et filmique, de dessiner sa topographie affective. Bombay (Monsieur) et Jakarta (Jalanan), maximum cities au même titre qu’une dizaine d’autres villes-monde, seront alors les scènes d’un cinéma hyperbolique. Et le temps d'un festival de cinéma, Rennes sera un village global, questionnant les identités et leur entrelacement.